Tout d’abord entrer dans l'abbaye de Saint-Savin c’est un choc visuel et une immersion dans la Bible en images.
Dès que l'on franchit les portes de l'abbatiale de Saint-Savin, le regard est immédiatement happé vers la voûte. La lumière, tamisée par les ouvertures romanes, révèle peu à peu un immense tapis de couleurs qui semble flotter au-dessus des visiteurs.
Contrairement à de nombreuses églises romanes aux murs aujourd'hui dépouillés, ici, presque chaque surface raconte une histoire. On comprend rapidement pourquoi Saint-Savin est souvent surnommée la « chapelle Sixtine de l'art roman ».
L'architecture, volontairement sobre, met en valeur les peintures. Les hautes colonnes qui rythment la nef ne sont pas laissées nues : elles aussi sont décorées de motifs peints, alternant faux marbres, décors géométriques et ornements végétaux. Ces couleurs accompagnaient autrefois le fidèle dans un véritable parcours spirituel où architecture et peinture ne faisaient qu'un.
Au-dessus de la nef, à 17 mètres du sol, se déroule un immense récit biblique.
Les quelques quarante scènes peintes racontent les premiers livres de l'Ancien Testament.
On découvre successivement la Création du monde, Adam et Ève, Caïn et Abel, Noé et le Déluge, la construction de l'Arche, la tour de Babel, puis les histoires des patriarches Abraham, Isaac, Jacob et Joseph, avant d'arriver aux épisodes consacrés à Moïse, de sa naissance jusqu'à la traversée de la mer Rouge.
Ces fresques avaient une véritable fonction pédagogique. À une époque où la majorité de la population ne savait pas lire, elles constituaient une « Bible en images », permettant aux moines comme aux pèlerins de revivre les grands récits fondateurs du christianisme.
La lecture des peintures suit un parcours précis. Les scènes se lisent généralement d'ouest en est, c'est-à-dire de l'entrée de l'église vers le chœur. Le regard progresse d'une travée à l'autre, comme on tournerait les pages d'un livre illustré. Les artistes utilisent avec habileté l'architecture de la voûte pour séparer les épisodes tout en assurant une remarquable continuité narrative.
La voûte de la nef représente à elle seule une superficie de quelques 460 m² ; le montage bout à bout des scènes qui la décorent formerait une bande de 168 mètres de long sur plus de 2,5 mètres de haut. Le chœur de l’abbatiale ajoute encore à ce décor les peintures de sa crypte, où les péripéties du martyre des saints Savin et Cyprien revêtent la quasi-totalité des parois.
Au-delà de leur dimension religieuse, les fresques regorgent de détails étonnamment vivants. Les peintres représentent les vêtements, les outils, les animaux, les embarcations ou encore les constructions avec un sens de l'observation remarquable. Bien que les scènes soient censées se dérouler dans l'Antiquité biblique, les artistes les interprètent avec les références de leur propre époque : les personnages portent souvent des costumes médiévaux et évoluent dans des décors inspirés du XIème siècle.
Nos photos donnent un tout petit aperçu du « spectacle » …
Nous avions déjà vu un décodage de ces fresques sur la maquette en bois présentée dans le musée.
Et nous avions remarqué des cabriolets, mais au sens initial !
Revenons à la définition du cabriolet.
Le cabriolet était une voiture attelée légère, à deux roues, à 2 ou 3 places, tirée par un seul cheval, à suspension et qui comportait souvent une capote amovible.
Son nom vient du verbe « cabrioler », qui évoque sa légèreté mais aussi son instabilité…
Parmi les détails qui figurent sur les fresques on remarque plusieurs véhicules représentés.
On pourrait presque parler, avec un sourire, des « cabriolets » du Moyen Âge !
Nous avons noté la présence de 2 « voitures ».
Les deux véhicules se ressemblent mais sont différents.
Les chars sont partiellement inspirés de modèles antiques, mais certainement pas des reconstitutions historiques.
On peut donc voir sur la fresque l’engloutissement des chars égyptiens lancés à la poursuite des Hébreux lors de la traversée de la mer Rouge. Ce passage est lié à l’histoire de Moïse.
On distingue :
Mais un détail saute aux yeux : la caisse ressemble presque à une charrette médiévale.
Les chars égyptiens étaient au contraire extrêmement bas pour permettre au conducteur et à l'archer de garder un centre de gravité faible.
Le dessin évoque davantage une petite charrette du XIIème siècle ou un char de parade imaginé par un artiste roman…
Les peintres de Saint-Savin ne disposaient évidemment pas des fouilles archéologiques modernes, des reliefs de Karnak et des peintures des tombes de Thèbes…
Ils connaissaient la Bible, quelques auteurs antiques (très indirectement) et surtout leur propre environnement.
Comme presque tous les artistes médiévaux, ils avaient tendance à actualiser les scènes bibliques.
C'est exactement comme lorsqu'on voit :
Pour eux, cela rendait le récit vivant et compréhensible.
Malgré tout, quelques souvenirs de l'Antiquité subsistent.
Il ne faut cependant pas dire que tout est inventé.
On retrouve plusieurs éléments hérités d'une tradition iconographique ancienne :
Ces caractéristiques viennent probablement d'une longue chaîne de copies remontant à l'Antiquité tardive, voire à des manuscrits carolingiens eux-mêmes inspirés de modèles antiques.
Autrement dit, les artistes ne copiaient pas directement un char égyptien ; ils copiaient des images qui avaient elles-mêmes été recopiées pendant plusieurs siècles.
Les roues sont particulièrement révélatrices.
Sur un véritable char égyptien les rayons sont très fins (généralement six), la roue paraît presque "aérienne".
À Saint-Savin, les roues sont épaisses et robustes. Elles rappellent beaucoup plus les véhicules que les moines pouvaient observer autour d'eux dans le Poitou du XIIème siècle.
C'est probablement l'indice le plus net d'une médiévalisation du modèle.
On peut aussi parler du second « cabriolet », celui de Joseph, offert par pharaon…
Une histoire antérieure de 400 ou 500 ans à la naissance de Moïse.
Le texte de la Genèse (41,43) précise que Pharaon fait monter Joseph sur son « second char ». Le peintre devait donc représenter un char de prestige.
Ce que l'on voit :
Or, un véritable char égyptien du Nouvel Empire (vers 1500-1200 av. J.-C.) était très différent :
Le peintre n'a manifestement pas cherché cette exactitude, ou il n’en avait pas connaissance…
Les peintres romans les représentent avec les codes techniques qu'ils connaissent, mêlant fidélité au récit biblique et vision médiévale de la guerre et des moyens de transport.
Ces véhicules, dessinés avec soin, témoignent autant de l'imagination des artistes que de leur volonté de rendre les récits bibliques accessibles aux hommes de leur temps.
C'est cette multitude de détails qui rend la visite de l’abbatiale si fascinante…
À chaque regard, un nouveau personnage apparaît, un animal se dévoile ou une scène jusque-là inaperçue prend tout son sens.
Regardez comme l’arche de Noé est remplie d’animaux !
Plus qu'une simple décoration, les fresques de Saint-Savin constituent un immense livre peint, où l'histoire sacrée se mêle à la vie quotidienne des artistes romans, offrant un témoignage exceptionnel sur leur vision du monde il y a près de mille ans.
C’est sur ces fresques passionnantes que nous clôturons ce 5ième et dernier épisode du jour 2.
Demain la journée 3 !