Nous voilà parti pour environ 60 km afin d’arriver au col des Ruaudières, sous un soleil qui ne faiblit pas…
Nous quittons Sainte Suzanne et prenons la D5, route bien rectiligne dans l’ensemble qui nous amène à Évron.
Pour « animer » la route nous n’enchainons pas avec la D20 toute aussi rectiligne mais nous prenons la D272 vers le village de Mézangers.
Mais cela ne change pas grand-chose !
Donc D517 et nous retrouvons la D20 à Saint Gemmes le Robert.
Nous remarquons sa jolie église.
Église Sainte-Gemmes de Sainte-Gemmes-le-Robert aurait mérité que l’on s’y arrête quelques instants, car derrière son apparence assez modeste se cache une histoire qui remonte loin.
L’église est dédiée à Sainte Gemmes, vierge et martyre, qui était également la patronne d’un couvent de l’ordre de la Chaise-Dieu fondé en Saintonge. De l'édifice primitif, il ne reste pratiquement que les bases de la tour romane. L'église a ensuite subi d'importantes transformations aux XIVème et XVème siècles, époque à laquelle furent notamment construites les chapelles latérales.
Mais nous ne nous arrêtons pas car nous allons manquer de temps pour tout boucler…
Dommage car cette petite église rurale doit, comme souvent dans nos campagnes, réserver quelques belles surprises à celui qui en pousse la porte !
Nous continuons toujours sur la D20. Heureusement la route s’anime un peu.
Nous arrivons à Champgenéteux.
Le nom de Champgenéteux est assez amusant, car son origine semble finalement beaucoup plus simple que ne le laisse supposer son orthographe actuelle.
Il apparaît pour la première fois dans un texte latin daté de 988, sous la forme « Campus Genetosus ». La municipalité interprète cette appellation comme signifiant littéralement quelque chose comme « le champ des genêts ».
L’idée est assez logique : campus désigne le champ, tandis que genetosus évoque un endroit couvert ou abondant en genêts. Il ne faut évidemment pas imaginer qu’en l’an 988 tout le territoire était uniformément recouvert de ces arbustes jaunes ! Il s’agissait probablement à l’origine d’un lieu-dit caractérisé par la présence de genêts, autour duquel se développa progressivement un hameau puis une paroisse.
L’orthographe a d’ailleurs beaucoup varié au fil des siècles. On trouve notamment Champ-Genêteux, écrit en deux mots, encore au XIXème siècle. Ce n’est qu’au fil du temps que la forme actuelle s’est imposée.
Un nom finalement très évocateur : un champ de genêts devenu village !
La D20 décrit une légère inclinaison nord-est mais reste toujours désespérément rectiligne…
Nous arrivons à Villaines la Juhel
Villaines-la-Juhel n'est pas une très grande ville, mais elle possède une histoire assez ancienne. Son nom apparaît dès le VIIème siècle sous une forme proche de Vilhena. « Villaines » serait lié au latin villa, désignant à l’origine un domaine agricole, tandis que Juhel fait référence à la puissante famille des seigneurs de Mayenne, probablement à Juhel II de Mayenne.
La ville s'est développée autour d'une forteresse médiévale dont il subsiste aujourd'hui les soubassements du donjon. Elle fut longtemps un centre agricole et commercial avant de connaître, surtout au XXème siècle, un développement industriel important.
Mais aujourd'hui, pour les cyclistes du monde entier, Villaines-la-Juhel possède surtout une autre carte de visite : Paris-Brest-Paris !
À l'origine, Paris-Brest-Paris était bel et bien une course cycliste, et même une course totalement extravagante pour l'époque.
En 1891, Pierre Giffard, journaliste et directeur de l'information du Petit Journal, imagine une épreuve destinée notamment à démontrer les possibilités extraordinaires de cette nouvelle invention qu'est la bicyclette.
Le principe est simple… Enfin, sur le papier : Paris → Brest → Paris, soit environ 1 200 kilomètres !
Le premier départ est donné le 6 septembre 1891.
Environ 400 concurrents s'inscrivent, 206 prennent finalement le départ et une centaine réussissent à revenir à Paris dans le délai de dix jours.
Le grand vainqueur est Charles Terront, qui accomplit le parcours en un peu plus de 71 heures, trois nuits pratiquement passées sur son vélo !
La course professionnelle connaîtra ensuite plusieurs éditions avant de disparaître après 1951.
Mais en parallèle Paris-Brest-Paris va renaître sous une autre forme.
À partir de 1931, une nouvelle formule apparaît : le Paris-Brest-Paris Randonneur, organisé par l’Audax Club Parisien et ouvert aux amateurs. L’objectif n’est plus de gagner une course, mais de parcourir la distance dans le délai imparti, sans classement sportif.
Depuis la course est organisée tous les quatre ans.
Et le succès ne s'est jamais démenti !
Lors de l'édition 2023, environ 6 000 participants, représentant quelques 66 nationalités, se sont élancés de Rambouillet pour effectuer les quelques 1 219 kilomètres du parcours en 90 heures maximum.
Et surtout, Villaines-la-Juhel est devenue l'un des grands points de contrôle de l'épreuve. Les concurrents y passent à l'aller comme au retour : une véritable tradition pour la ville et un spectacle assez extraordinaire lorsque plusieurs milliers de cyclistes convergent vers le contrôle, souvent de nuit.
Et ce n'est pas terminé : la prochaine édition, en 2027, conservera Villaines-la-Juhel parmi les villes contrôles. Le parcours sera cependant largement remanié, avec notamment une grande boucle en Bretagne et de nouveaux passages vers le Mont-Saint-Michel et Chartres.
Eh bien, le fameux Paris-Brest que l'on trouve dans toutes les pâtisseries est directement inspiré de cette aventure cycliste !
En 1910, le pâtissier Louis Durand, installé à Maisons-Laffitte sur le parcours de la course, crée une pâtisserie en forme de roue de bicyclette : une couronne de pâte à choux garnie de crème pralinée et décorée d'amandes effilées. Il la baptise naturellement Paris-Brest, en hommage à la célèbre course qui passait à proximité de sa pâtisserie.
Et voilà comment une course cycliste de 1 200 kilomètres a laissé derrière elle… Un des gâteaux les plus célèbres de la pâtisserie française !
Nous quittons Villaines la Juhel par la D121. C’est toujours le même style de route, tranquille et sans virages…
Mais où sont donc les Alpes Mancelles ?
Après avoir quitté Sainte-Suzanne, notre itinéraire nous a donné l'impression de traverser une région plutôt tranquille, avec des routes souvent étonnamment droites. Alors forcément, une question finit par se poser :
Eh bien… encore un peu de patience ! Elles arrivent !
Les Alpes Mancelles ne sont évidemment pas des Alpes au sens géologique du terme. Il s'agit d'une région naturelle située à la limite du Maine et de la Normandie, dans la partie occidentale du Massif armoricain.
Le contraste avec les paysages plus plats du reste du Maine est pourtant spectaculaire. Ici, les rivières ont profondément entaillé le plateau et créé un paysage de vallées encaissées, de coteaux boisés, de falaises, d'affleurements rocheux et de petites routes sinueuses.
Les altitudes restent pourtant très modestes : on se situe généralement entre environ 140 et 220 mètres, avec quelques sommets dépassant légèrement ces valeurs. C'est donc moins l'altitude qui donne cette impression de montagne que le relief très accidenté et les vallées encaissées.
Et là, les choses deviennent un peu plus compliquées !
Les Alpes Mancelles sont une région naturelle, et non une entité administrative possédant une frontière parfaitement définie. Dans son sens large, elle déborde sur la Sarthe, la Mayenne et l'Orne.
Le cœur paysager se trouve autour de la Sarthe, notamment vers Saint-Léonard-des-Bois et Saint-Céneri-le-Gérei, mais aussi autour de ses affluents.
Il existe toutefois un périmètre beaucoup plus précis : le site classé des Alpes Mancelles, créé par décret ministériel en 1995. Il couvre environ 1 040 hectares, sur quatre communes et trois départements : Saint-Pierre-des-Nids en Mayenne, Saint-Léonard-des-Bois et Moulins-le-Carbonnel dans la Sarthe, ainsi que Saint-Céneri-le-Gérei dans l'Orne.
C'est donc précisément dans cette direction que nous allons !
La visite de Saint Cénery le Gérei est prévue un peu plus tard dans l’après-midi.
L'origine du nom est assez jolie… mais pas totalement certaine.
Une tradition raconte que Saint Céneri, venu d'Italie, aurait reconnu dans ces escarpements rocheux un paysage lui rappelant les Alpes de son pays.
L'explication la plus vraisemblable est cependant beaucoup plus locale : les habitants auraient tout simplement comparé leurs reliefs à de « petites Alpes », le qualificatif « mancelles » venant de la proximité du Mans. On évoque également des déformations du mot « Maine ».
Le nom s'est ensuite véritablement popularisé avec le développement du tourisme au début du XXème siècle. Georges Durand, figure importante du tourisme local, créa notamment en 1904 le Syndicat d'Initiatives des Alpes Mancelles.
Après les longues portions relativement rectilignes parcourues depuis Sainte-Suzanne, nous allons progressivement retrouver des routes qui montent, descendent, tournent, plongent dans les vallées et remontent sur les plateaux.
Et là, l'itinéraire devient particulièrement intéressant pour nous.
Le décor change également : davantage de haies, de bois, de vallons et de perspectives. Bref, les Alpes Mancelles portent assez bien leur nom… À l'échelle du Maine !
Et notre programme nous amènera en son cœur : col de Saint-Sulpice, Saint-Céneri-le-Gérei, puis direction plein nord vers Cabourg.
Le changement de décor est donc imminent.
Pour le moment nous avançons vers le col des Ruaudières mais les panneaux de signalisation ne nous aident pas. Ils sont vraiment très effacés comme nous ne l’avons jamais vu, vous le constaterez en regardant nos photos …
Et pour finir nous arrivons au col par une route qui ne figure pas sur la carte Michelin.
Cette petite route suit exactement la limite entre les départements de la Sarthe et de la Mayenne.
Nous apercevons enfin le panneau du col.
C’est un « vrai » petit col… À 239 mètres !
Situé à proximité du hameau des Ruaudières ce col se trouve sur les reliefs qui annoncent véritablement les Alpes Mancelles. Il constitue l'un des deux cols routiers les plus remarquables de ce secteur avec le col de Saint-Sulpice. Le catalogue des cols les donne respectivement à 239 m et 246 m.
Le col des Ruaudières et le col Saint Sulpice sont les deux seuls cols « officiels » du département de la Mayenne. Le col des Ruaudières étant également dans le listing des trois cols de la Sarthe puisqu’il se situe sur la limite entre les deux départements.
Évidemment, à 239 mètres, nous sommes très loin des grands cols alpins !
Mais ici, ce n'est pas l'altitude qui compte. C'est la différence de niveau entre les plateaux et les vallées, qui suffit à transformer complètement l'ambiance de la route.
Le col doit son nom au lieu-dit Les Ruaudières, situé à proximité immédiate. Il n'a pas l'histoire spectaculaire d'un grand col alpin ou pyrénéen : pas de route militaire, pas de caravane de mulets, pas de frontière historique… C'est simplement un passage naturel utilisé par les routes locales pour franchir une ligne de relief.
Mais pour nous, il a surtout une valeur symbolique : nous sommes désormais réellement dans le relief des Alpes Mancelles !
Après les kilomètres assez sages et souvent rectilignes de la matinée, la route commence à retrouver ce que nous recherchons habituellement dans nos balades en Z : du relief, des virages, des changements de rythme et cette impression agréable que la route épouse enfin le terrain au lieu de simplement le traverser.
Et à partir de là, nous espérons que les choses vont devenir encore plus intéressantes puisque notre itinéraire va nous conduire vers le col de Saint-Sulpice, à 246 mètres, puis vers Saint-Céneri-le-Gérei, l'un des joyaux des Alpes Mancelles.
Les Alpes Mancelles étaient donc bien là… Il fallait simplement aller les chercher !
Depuis nos achats dans la « pannetiere » de Sainte Suzanne il nous tarde de manger…
Nous profitons d’un chemin un peu ombragé pour nous installer, dans l’herbe nous découvrons quantité de toutes petites grenouilles, l’eau ne doit pas être loin.
Les produits de la boulangerie de Sainte Suzanne nous avaient inspirés et nous ne sommes pas déçus, de bonnes quiches lorraines et une excellente brioche feuilletée.
Gros regret de n’avoir pas un Paris-Brest, que nous adorons, à se mettre sous la dent…
Une fois restaurés nous repartons pour le col de Saint Sulpice, dans la forêt de Pail dont nous parlerons dans l’épisode suivant, le n°6 sur 9.