Sobres, robustes, parfaitement lisibles, les panneaux Michelin incarnaient une modernité industrielle fondée sur l’efficacité et l’orientation.
Leur fonction était claire : guider le voyageur.
Pourtant, dans le sud-ouest et particulièrement en Ariège, une autre vision de la signalétique est apparue au fil des décennies : celle de Jacques Tissinier.
Artiste, plasticien et concepteur de signalétique monumentale, Jacques Tissinier a développé ce qu’il appelait la « Tissignalisation ».
Chez lui, le panneau n’est plus seulement un outil fonctionnel ; il devient une œuvre publique, un repère paysager, presque une sculpture. Là où Michelin indiquait une direction, Tissinier raconte un territoire.
Son travail accompagne le regard autant qu’il oriente le déplacement.
Cette approche est particulièrement sensible dans les Pyrénées ariégeoises, où les tables d’orientation verticales et les grands dispositifs panoramiques transforment la lecture du paysage en expérience culturelle.
Ces installations ne se contentent pas de nommer les sommets : elles mettent en scène le territoire, son histoire, ses lignes de crêtes, sa mémoire cathare et pastorale. La montagne devient un texte à déchiffrer.
Une de ses œuvres les célèbres « Chevaliers Cathares » visibles depuis l’autoroute A61 résume parfaitement cette philosophie.
Monumentaux, graphiques, presque héraldiques, ils ne relèvent ni de la sculpture traditionnelle ni du simple panneau routier. Ils constituent un signal territorial, une présence visuelle forte qui inscrit le voyageur dans une histoire et dans un paysage.
Nous les avons évoqués dans un article en 2023 avec notamment la polémique avec le chanteur Francis Cabrel, c’est à lire et écouter ici cliquez !
Même lorsqu’elles ne sont pas directement signées par lui certaines signalétiques contemporaines d’Ariège paraissent « tissinieriennes ».
On y retrouve le même goût pour la monumentalité, pour l’intégration au paysage, pour la fusion entre orientation, architecture et art public.
Au fond, la différence entre Michelin et Tissinier se résume à deux visions du déplacement.
Michelin appartient au monde de l’ingénieur et de la route moderne ; Tissinier à celui du plasticien et du territoire vécu.
L’un informe, l’autre interprète.
L’un guide, l’autre révèle.
Ce n’est donc pas du « Michelin » : c’est du « Tissinier ».
Traditionnellement, une table d’orientation est horizontale : un disque ou pupitre incliné qui aide à identifier les sommets visibles. En Ariège, plusieurs collectivités ont développé des variantes verticales, parfois sous forme de grands panneaux panoramiques dressés face au paysage.
Elles servent souvent à :
On est alors à mi-chemin entre :
Les panneaux Michelin historiques sont quasiment une « école » à part entière dans l’histoire française de la signalisation.
Les panneaux Michelin classiques (années 1910–1970 surtout) avaient plusieurs caractéristiques :
Leur philosophie était : guider efficacement.
Même lorsqu’ils avaient une dimension touristique, ils restaient avant tout des objets de circulation.
La « Tissignalisation » désigne tout l’univers des panneaux, mobiliers et dispositifs qui servent à orienter, interpréter et mettre en valeur un territoire : panneaux directionnels, SIL (Signalisation d’Information Locale), pupitres, tables d’orientation, totems, parcours patrimoniaux, etc.
La signalétique touristique contemporaine ariégeoise fonctionne différemment.
Dans le cas « Michelin :
Dans le cas « Tissinier » :
Il y a plusieurs raisons :
Dans les Pyrénées ariégeoises, le panorama lui-même devient patrimoine :
La signalétique sert donc à « lire » le paysage.
Contrairement à une station très centralisée, l’Ariège fonctionne beaucoup avec :
D’où l’importance d’une signalétique d’interprétation et de jalonnement.
On retrouve malgré tout une filiation avec Michelin :
Mais la signalétique moderne est moins industrielle et plus territoriale.
Les anciennes tables Michelin en lave émaillée sont devenues mythiques parce qu’elles vieillissent extraordinairement bien.
Aujourd’hui encore, beaucoup de tables d’orientation haut de gamme utilisent la lave émaillée, l’acier émaillé ou des stratifiés très résistants.
Les fabricants actuels comme PIC BOIS ou InterSignal prolongent cette tradition mais avec une approche plus scénographique et paysagère.
Ce qui rend les “tables verticales” intéressantes
D’un point de vue design, elles résolvent plusieurs problèmes :
Elles deviennent presque des « fenêtres interprétatives » sur le paysage.
Les panneaux Michelin représentent l’âge héroïque de la route française :
La signalétique touristique ariégeoise représente plutôt :
Les tables d’orientation verticales de l’Ariège sont intéressantes justement parce qu’elles se situent entre les deux :
Jacques Tissinier n’est pas simplement un designer de panneaux : il est probablement l’un des rares artistes français à avoir transformé la signalétique en œuvre d’art publique.
Et le terme « Tissignalisation » est justement son concept.
La “Tissignalisation” : plus qu’un panneau
Chez Tissinier, la signalisation cesse d’être purement utilitaire.
Elle devient :
Il parlait lui-même du passage :
« de la peinture à la signalétique ».
Son idée était révolutionnaire pour les années 1960–1980 :
Pourquoi il est important dans l’histoire française du paysage routier
Il faut imaginer le contexte.
Après-guerre, la France construit :
Deux traditions se croisent alors :
rationnelle, lisible, industrielle, codifiée.
monumentale, narrative, symbolique, artistique.
Là où Michelin dit :
« voici la route »
Tissinier dit :
« voici le territoire que vous traversez ».
C’est une différence énorme.
L’œuvre des Chevaliers Cathares sur l’A61 près de Narbonne est emblématique :
Ce n’est ni une sculpture classique, ni un panneau routier.
C’est un signal territorial monumental.
Nous avons mis dans la dernière partie des photos celles que nous avions prises en mars 2023.
Et on retrouve exactement cette logique dans beaucoup de ses projets :
sémaphores, crayons géants, mobilier signalétique, stations de métro, repères autoroutiers.
L’Ariège est essentielle dans son parcours.
Tissinier a travaillé à Pamiers, Foix, Saint-Lizier et plus largement dans l’univers pyrénéen occitan.
Ses œuvres dialoguent avec le paysage, les axes routiers, la mémoire cathare, les repères montagnards.
C’est pour ça que les tables d’orientation verticales ariégeoises semblent parfois “tissinieriennes” même lorsqu’il ne les a pas conçues directement :
Là où il « dépasse » Michelin
Michelin = la modernité industrielle
Les panneaux Michelin étaient extraordinairement beaux parce qu’ils étaient :
Mais ils restaient dans une logique : informer.
Tissinier, lui, veut transformer le déplacement en expérience culturelle.
On pourrait résumer :
Son travail dans les stations Paris Métro Madeleine et Pyramides sur la ligne 14 est souvent considéré comme l’aboutissement de sa démarche :
Il appelait cela une forme de :
« chapelle Sixtine de la signalétique ».
Elle est presque une continuation naturelle de sa pensée :
Même quand ces tables sont produites par des collectivités ou des bureaux d’études classiques, on retrouve souvent :
Ce qui rend Tissinier assez unique
Il existe beaucoup de designers de mobilier urbain.
Mais Tissinier appartient à une catégorie plus rare :
Il est proche de :
Et paradoxalement, son travail reste encore assez méconnu nationalement, alors qu’on croise ses œuvres sans forcément connaître son nom…
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Jacques Tissinier, né en 1936 à Molandier dans l’Aude, est un peintre, sculpteur et créateur de signalétique monumentale. Il semble qu’il soit décédé en 2018.
Formé aux Beaux-Arts de Toulouse puis à Paris, il développe dès les années 1960 une approche originale mêlant art public, paysage et orientation.
Son concept de « Tissignalisation » a marqué aussi bien les autoroutes du sud de la France que les stations Madeleine et Pyramides de la ligne 14 du métro parisien.